Dossier Boerhaave

Mais qui a donc tué madame Boerhaave ?

Mais qui a donc tué madame Boerhaave ?

 

Aborder des jeux des années 80, souvent, c’est se confronter aux limites de sa propre patience. Et se rendre compte combien celle-ci s’est émoussée avec le temps. Alors que je supportais fort bien des délais de chargement démentiels, des IA cacochymes ou des gameplays punitifs lorsque j’étais enfant, ces caractéristiques donnent à l’adulte que je suis devenu l’envie d’attaquer l’Irak une troisième fois. Un paradoxe que Dossier Boerhaave m’a soigneusement rappelé.

 

Dans la lignée de L’Affaire Vera Cruz et de L’Affaire Sydney, Dossier Boerhaave compte parmi les jeux d’enquête (un peu trop) exigeants signé Infogrames des années 80. Différence notable toutefois avec ses deux prédécesseurs : le caractère réaliste est évacué au profit de personnages inspirés de célébrités de l’époque, et d’une grosse dose d’humour dans les dialogues. Sinon, le principe est le même : d’abord la visite des lieux du crime, puis la section enquête à proprement parler.

 

Dans Dossier Boerhaave, pas d’ordinateur super-moderne de la gendarmerie, qui permet aux pandores de s’échanger des informations depuis les quatre coins de l’Hexagone (c’est voulu). Au contraire, on retrouve l’atmosphère des commissariats à l’ancienne, avec des témoins qui défilent les uns après les autres pour raconter (ou pas) ce qu’ils ont vu et fait pendant que la pauvre madame Boerhaave se faisait fracasser la caboche à coups de maillet. C’est sur la base de ces seuls interrogatoires que l’enquêteur que vous êtes devra identifier les innocents, et les coupables de différents crimes.

 

Peut-on totalement écarter la thèse du suicide ?

Peut-on totalement écarter la thèse du suicide ?

 

Parce que oui, avec Dossier Boerhaave vous n’êtes pas juste à la recherche d’un assassin. Ce serait trop simple. En bout de course, vous devez attribuer à chacun des huit protagonistes une notification allant de 0 à 5. Autrement dit : 0 pour innocent, 1 pour outrage à magistrat, 2 pour complicité de vol, 3 pour vol caractérisé, 4 pour complicité de meurtre et 5 pour meurtre tout court. La moindre erreur vous vaudra une mutation-punition pour Saint-Pierre-et-Miquelon. Et, naturellement, le jeu ne vous dit pas où vous vous êtes trompé.

 

Les protagonistes en question ? Les occupants (à une exception près) de l’immeuble où le drame a eu lieu. Soit la concierge et son mari, la nièce de la victime, un programmeur chez Infogrames, un simili-banquier paranoïaque, un ancien combattant, une vieille aristocrate atrabilaire, et enfin Bricolo, l’homme à tout faire de madame Boerhaave, porté mystérieusement disparu et suspect numéro un. L’occasion de faire défiler des caricatures de Margaret Thatcher, Dorothée, Coluche ou encore Raymond Barre. Tandis que votre assistant fait sérieusement penser à Jacques Chirac, le planton à Stéphane Collaro et le commissaire principal à Michel Rocard. En même temps, on est en 1987. Vous vous attendiez à quoi ? Nabilla et Joey Starr ?

 

Alors évidemment, sans surprise, le jeu a quelque peu vieilli. Jouer à Dossier Boerhaave revient à visionner un best-of du Bébête show : si l’on n’a pas le contexte, on risque d’avoir du mal à trouver ça amusant. Et même avec le contexte, ce n’est pas toujours gagné. Pour autant, les dialogues de Dossier Boerhaave font souvent mouche, la personnalité de chacun des personnages est bien marquée, et les lapalissades yankees du mari de la concierge, alias Ronald Reagan, ou les maximes martiales de l’ancien combattant, alias Bertrand Blier, sont parfaitement distrayantes. De même que certaines répliques, notamment lorsque les témoins perdent patience.

 

Ah le bon vieux temps des émissions de Collaro et de ses strip-tease en prime time !

Ah le bon vieux temps des émissions de Collaro et de ses strip-tease en prime time !

 

Plus généralement, du point de vue de sa direction artistique, le jeu fait dans le minimum autant que dans l’efficacité. C’est certain que l’on ne s’esbaudira pas devant le déluge de couleurs qu’il nous assène, ou la subtilité de ses pixels. Bref, on n’est pas franchement dans Les Passagers du vent. Mais le trait est plus que correct, les décors savent créer une ambiance de commissariat étriqué, et le son de la machine à écrire de notre assistant Charic casse autant les oreilles qu’une vraie. Mieux vaut en profiter d’ailleurs, c’est le seul accompagnement sonore que vous entendrez tout au long du jeu. En somme, du point de vue esthétique, il n’y a ni miracle, ni scandale.

 

Quant au jeu proprement dit, là encore les choses sont correctes. Une fois que vous aurez compris que vous pouvez poser des questions grâce à la touche W, et merci le manuel parce que le soft ne prend pas la peine de vous le signaler in game, vous serez en mesure approfondir les témoignages, de tirer un peu les vers du nez de vos interlocuteurs, voire de finir par dessiner des pistes autant qu’un schéma global des événements. Par contre, il convient de se dépêcher : le commissaire général ne manquera pas de venir vous admonester si l’enquête prend trop de temps, et par vous en dessaisir au bout du troisième avertissement.

 

Sauf que bon, il est bien gentil le commissaire général, mais il pourrait tout de même prendre en compte le fait que nous sommes sur un jeu MO5. Avec toutes les embuches que cela comporte. Si vous pouvez poser des questions aux personnages, celles-ci n’entraînent pas nécessairement de réponse. En réalité, il faut poser la bonne question au bon moment pour déclencher une nouvelle ligne de dialogue. Et parfois, cela manque cruellement de sens. Une demande précise de détails tombe dans le vide, tandis qu’un simple « ensuite ? » alimente la faconde d’un témoin.

 

Vous les sentez passer, les années 80 ?

Vous les sentez passer, les années 80 ?

 

À noter d’ailleurs que si la mauvaise question est posée, elle sera simplement ignorée. Ce qui laisse tout de même perplexe. Demander à quelle heure s’est déroulé tel événement et voir le bonhomme en face continuer son récit comme s’il n’avait rien entendu a quelque chose de sensiblement frustrant. Et je ne parle même pas de l’absence totale de réaction lorsque vous accusez un témoin de mentir, purement et simplement. En général, ça lui en touche une sans bouger l’autre, comme aurait dit Charic. Pardon, Chirac. Bref, non seulement les témoins sont rarement coopératifs, mais en plus ils méprisent l’autorité. De la graine d’anarchistes, quoi.

 

Résultat ? Arracher des informations est une galère sans nom, et nécessite d’interroger et interroger encore les témoins dans l’espoir de débloquer la bonne combinaison de questions et de réponses. Et le tout sans pouvoir leur flanquer des coups d’annuaire sur le crâne pour raviver leur mémoire. Au mieux, vous pouvez choisir de les coller en garde à vue, mais je n’ai pas observé d’efficacité particulière du procédé. Lors d’une seconde, ou troisième, ou vingtième audition, ils sont toujours aussi retors. Même face à l’évidence de leurs mensonges.

 

Alors évidemment, un jeu d’enquête dans lequel les coupables avoueraient en deux coups de cuiller à pot n’aurait pas de sens. Mais il faut bien reconnaître que ce mode d’activation des témoignages supplémentaires n’est ni pratique, ni réaliste, ni pertinent. Au final, comme souvent, j’ai honteusement triché en usant de la fonction sauvegarde de l’émulateur DCMOTO pour essayer différentes combinaisons sur chaque ligne de dialogue. Et même comme cela, je suis à peu près certain d’être passé à côté d’informations essentielles. Sans avoir aucune idée de comment les obtenir.

 

Le jeu offre la possibilité de poser des questions, qui restent souvent sans réponse

Le jeu offre la possibilité de poser des questions, qui restent souvent sans réponse

 

Et pourtant, je voulais y arriver. Je me suis mis à la tâche avec sérieux, jusqu’à ce que ma patience décide qu’elle en avait marre de ce jeu trop figé dans son architecture pour permettre de progresser de façon rationnelle. J’ai de fortes suspicions, je pense aussi avoir évité quelques fausses pistes, mais chacune de mes tentatives de résolution de l’affaire se sont soldées par un échec. Ajoutez à cela qu’un internaute, sur la page Facebook de ce valeureux blog, a distillé voici quelques mois des indices, en laissant entendre qu’il serait possible qu’il n’y ait en réalité PAS de meurtrier… et vous me pardonnerez (ou pas) d’avoir finalement jeté l’éponge.

 

En désespoir de cause, j’ai évidemment cherché une solution en ligne. Introuvable. J’ai épluché la rubrique Message In The Bottle des Tilt de l’époque pour voir si un âme charitable avait laissé des indications, sans plus de succès. Une personne lance bien un appel au secours dans le numéro 50 du mensuel, mais celui-ci reste au final sans réponse. Face à ce genre de jeu, je m’interroge toujours : quelqu’un a t-il jamais terminé Dossier Boerhaave ? Trouvé qui avait donné le coup de maillet fatal, ou ce que ce sont devenus le deuxième gant et la poignée de la salle de bains ?

 

C’est pourquoi j’en suis réduit à lancer à mon tour un message : si quelqu’un a en tête une solution à ce jeu cruellement retors, ou dispose d’un cerveau plus fonctionnel que le mien et capable de résoudre l’énigme posée par Dossier Boerhaave, qu’il n’hésite pas à se manifester. Tant cela me ferait plaisir de lire dans la bouche du commissaire Brocard autre chose que des réprimandes, et l’annonce d’une mutation d’office. Et aussi, tout de même, savoir l’assassin de madame Boerhaave derrière les barreaux. Parce qu’un peu de justice en ce bas-monde, même virtuelle, cela ne peut pas faire de mal.

 

L'invariable dénouement de mes multiples tentatives. On a connu plus fin limier.

L’invariable dénouement de mes multiples tentatives. On a connu plus fin limier.

 

Peu de temps après la mise en ligne de ce billet, et même dans un temps record, c’est Daniel en personne, concepteur du prestigieux émulateur DCMOTO, qui a trouvé sur la Toile la combinaison gagnante. Celle-ci émanait en l’occurrence de Neophrene Quinn, l’internaute sur Facebook que je mentionnais plus haut. Merci à tous les deux ! Le rouge me monte au front, moi qui pensais avoir cherché convenablement, d’être passé à côté. Preuve que je suis décidément un bien piètre enquêteur.

 

Les témoins ne sont pas seuls à se moquer de nous, le jeu le fait tout autant !

Les témoins ne sont pas seuls à se moquer de nous, le jeu le fait tout autant !

 

Hélas, le dénouement de l’affaire est d’une sottise à toute épreuve. Et semble autant se ficher de la logique que du joueur. J’écris le reste de ce texte en invisible, et laisse le soin de surligner à ceux qui ne craignent pas les spoilers : au final, pas d’assassin, seul monsieur Barret est coupable de vol, tandis que le mari de la concierge et la comtesse écopent d’une injure à magistrat. Soit, résumé en un code, 01300010. Si j’avais bien identifié Barret comme voleur, et si les insultes de l’aristocrate sautaient aux yeux, l’outrage de monsieur Tatchet ne m’était pas apparu. Pour le reste ? Un simple accident domestique, que le commissaire Brocard, comble de l’absurde, relate comme s’il était sur place. À se demander si ce n’est pas lui, l’assassin !

3 comments

  1. Samuel DEVULDER dit :

    C’est super bien écrit, mais perso je ne vois pas la moquerie dans la dernière image. A moins que l’on parle du truand, Tony truand! (oui bon ben c’est Collaro qui m’inspire, que voulez-vous 😉 )

    • Le Thomsonaute dit :

      Hello Samuel, merci pour le retour ! En fait, je rebondissais plus sur le ton général de ce personnage, particulièrement méprisant. Mais sur cette réplique, elle concentre en effet surtout son fiel sur la victime !

  2. Samuel DEVULDER dit :

    Moi j’aime bien les dessins de ce jeu inspirés des hommes politiques. De nos jours aucun éditeur de logiciel n’oserait faire cela. Nous vivons une époque triste.

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